Vu dans une agence immobilière de Tel Aviv : 

« A vendre : Jaffa, penthouse 5 pièces, sur le front de mer, 150 m2 plus terrasse de 100 m2, 15 000 000 ILS (4 000 000 $)». 



Soit 3 500 000 €. 

Le m2 coûte donc ici plus de 17 000 €.

 


Nishar, rester en hébreu. Un tag écrit en rouge sur un mur écroulé. 

Nishar est une série qui cherche à documenter la vie de cette ville qui doit affronter une gentrification particulièrement violente car rapide, brutale et mondialisée. Et qui tente, sans grand espoir, d’y résister.


Jaffa a un statut spécial en Israël. Ville arabe jumelée depuis 1950 à Tel Aviv, elle est aujourd’hui pauvre et secondaire alors qu’elle a longtemps été une ville puissante et riche. En effet, c’est l’une des plus vieilles villes du monde et l’un des premiers ports -à tel point que dans l’Ancien Testament, la Méditerranée s’appelle la mer de Jaffa. Elle fut juive, perse, grecque, romaine au gré des conquêtes, puis arabe à partir de 636, prise par Godefroi de Bouillon lors de la Première Croisade et par Richard Cœur de Lion au XIIe siècle. La ville devient ottomane au XVIe. En 1909, c’est la communauté juive de Jaffa qui fonde la ville de Tel Aviv, lasse des brimades subies sous le joug ottoman. En 1917, elle tombe sous occupation britannique.

Cette histoire complexe explique la fabuleuse diversité de religions de ses habitants : beaucoup sont musulmans, mais il y a une forte minorité arabe chrétienne de différents rites : orthodoxes grecs et orthodoxes russes, catholiques latins et catholiques grecs, il y a aussi des arméniens et des luthériens… Le Vatican y a une ambassade.


En 1948, la ville est le théâtre de combats violents qui détruisent les maisons et chassent la population. Elle tombe de 80 000 personnes à 4 100. Dans les années qui suivent, quelques familles arabes reviennent, puis dans les années 70, des juifs séfarades et bulgares s’installent. Après, des Ethiopiens. Jaffa devient une ville pauvre, voire très pauvre. Une part importante de sa population ne vit que par les aides sociales. Le bâti se dégrade. La délinquance explose.

A la fin des années 1990, une politique de rénovation est envisagée, mais ce n’est vraiment qu’à partir de la fin des années 2000 qu’elle prend son essor.


Le terme de gentrification, appliqué à l’Europe et aux États-Unis, désigne un mouvement de réappropriation par les classes moyennes des centres-villes populaires et souvent délabrés. Cela signifie que l’habitat est rénové, les commerces changent au profit d’une clientèle plus riche, mais la nature même de l’espace urbain est conservée. Ici, à Jaffa, rien de tel : les églises sont détruites, les cimetières sont vidés, les maisons de pêcheurs ont disparu, les animaux seront bientôt chassés. Jaffa passe d’un espace urbain encore médiéval à une modernité luxueuse et mondialisée. Car les résidences construites ne sont pas à destination de la population locale, mais tel avivienne pour une part et surtout internationale, américaine ou russe, à la recherche d’une nouvelle riviera.

Et Jaffa ne sera plus qu’un décor.

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